20 000 marins bloqués dans le Golfe : quand la géopolitique fige le commerce et les vies

Depuis plusieurs semaines, près de 20 000 marins sont immobilisés sur des centaines de navires dans le Golfe, incapables de traverser le détroit d’Ormuz. Entre blocus américain, mines marines et tirs de l’Iran, cette paralysie du commerce mondial pose une question concrète : que devient la Déclaration universelle des droits de l’Homme quand des travailleurs se retrouvent otages involontaires d’un conflit qui ne les concerne pas ?

Des travailleurs coincés entre deux feux

Le capitaine Arunkumar Rajendran est bloqué avec son équipage depuis huit semaines. Comme lui, des milliers de marins sur des pétroliers, gaziers et cargos attendent une réouverture hypothétique du détroit. Avant le conflit, plus de 130 navires traversaient quotidiennement cette zone. Aujourd’hui, environ 80 ont transité en une semaine entière mi-avril.

Ces hommes et femmes ne sont pas en mer par choix actuellement : ils ne peuvent ni accomplir leur travail ni rentrer chez eux. L’article 23 de la DUDH reconnaît le droit au travail, le libre choix de son emploi et des conditions justes. Être contraint de rester sur un navire immobilisé dans une zone de guerre suspend ce droit par des forces qui dépassent totalement l’individu.

Au moins 10 marins ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions depuis le début du conflit. L’article 3 garantit le droit à la vie et à la sûreté de sa personne. Ces morts ne sont pas des victimes directes d’une guerre qu’ils mènent : ce sont des civils pris dans un engrenage militaire et économique.

Un blocage qui engage plusieurs droits simultanément

Cette situation met en jeu plusieurs droits qui s’enchevêtrent. Les États-Unis maintiennent un blocus strict sur les ports iraniens dans le cadre d’un conflit géopolitique. L’Iran riposte en ouvrant le feu sur des navires et en en saisissant deux. Entre les deux, des dizaines de milliers de personnes attendent.

L’article 13 de la DUDH garantit la liberté de circulation et le droit de quitter tout pays, y compris le sien. Pour les marins, ce droit est gelé. Ils ne peuvent ni continuer leur route ni rebrousser chemin en sécurité. Certains sont bloqués depuis deux mois, sans visibilité sur leur retour.

Le secrétaire général de l’Organisation maritime internationale a déclaré qu’il n’existe « pas de transit sûr dans le détroit d’Ormuz ». L’OMI et d’autres organisations réclament un couloir humanitaire pour les navires commerciaux. Cette demande illustre une tension classique en temps de conflit : comment concilier les logiques militaires et la protection des civils, ici des travailleurs en mer ?

Ce que dit le droit international humanitaire

La DUDH s’applique en tout temps, mais en situation de conflit armé, elle dialogue avec le droit international humanitaire. Ce dernier impose de distinguer combattants et civils, objectifs militaires et biens civils. Les marins sur des navires commerciaux relèvent de la seconde catégorie.

Poser des mines marines sans distinction, tirer sur des cargos, saisir des navires commerciaux : ces actes mettent directement en danger des personnes qui ne participent pas aux hostilités. L’article 28 de la DUDH rappelle que toute personne a droit à ce que règne un ordre social permettant la pleine réalisation des droits énoncés dans la Déclaration. Cet ordre suppose un minimum de prévisibilité et de sécurité.

Les États en conflit conservent des obligations envers les civils, y compris ceux qui se trouvent dans des zones qu’ils contrôlent ou sous leur feu. Le cessez-le-feu prolongé par Donald Trump n’a pas suffi à rouvrir le passage : le blocus américain perdure, les représailles iraniennes aussi.

Comprendre pour ne pas banaliser

Les crises récentes — Covid-19, guerre en Ukraine, attaques houthistes en mer Rouge — ont multiplié les cas de marins bloqués en mer. Cette répétition ne doit pas normaliser la situation. Chaque fois qu’un travailleur est empêché de circuler, de travailler dans des conditions sûres ou de rentrer chez lui à cause d’un conflit dont il n’est pas partie, des droits humains concrets sont mis en suspens.

La DUDH n’empêche pas les États de mener des politiques de défense ou de sécurité. L’article 29 précise que les droits s’exercent dans les limites fixées par la loi pour garantir les droits d’autrui et le bien-être général. Mais ces limites ne peuvent faire disparaître le droit à la vie, à la sûreté, au travail ou à la circulation pour des milliers de personnes qui font simplement leur métier.

Lire cette situation avec la DUDH, c’est refuser que les marins deviennent invisibles dans les calculs stratégiques. C’est rappeler que le texte s’applique aussi en mer, aussi en temps de crise, aussi quand on parle de pétrole et de blocus. Et ce qui protège un marin indien bloqué dans le Golfe protège aussi un docker, un migrant, un réfugié, partout ailleurs : l’universalité du texte lui donne précisément sa force.

Articles de la DUDH concernés

Article 23 : droit au travail et à des conditions de travail justes et favorables. Les marins sont privés de l’exercice normal de leur métier et immobilisés dans des conditions dangereuses échappant à leur contrôle.

Article 3 : droit à la vie et à la sûreté de sa personne. Au moins 10 marins ont été tués et des milliers d’autres sont exposés à des tirs, des mines et des saisies de navires.

Article 13 : liberté de circulation et droit de quitter tout pays. Les marins ne peuvent ni poursuivre leur trajet ni rentrer chez eux en sécurité depuis plusieurs semaines.

Article 28 : droit à un ordre social permettant la réalisation des droits de la DUDH. La paralysie du détroit illustre l’effondrement des conditions minimales de sécurité et de prévisibilité nécessaires à l’exercice des droits.

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